« Ces paysages ne sont pas ceux de la haute montagne, objet de dépassement et de conquête, mais ceux de la montagne pastorale, humanisée, contemplative, protectrice et régénératrice. Ils le sont restés, même si une dimension sportive très caractéristique s’y est ajoutée et développée depuis un demi-siècle. »
Les paysages du Vercors sont d’une grande diversité et d’une grande richesse, que l’aspect tabulaire du massif, souvent perçu comme une forteresse, dissimule aux premiers abords. À proximité de l’agglomération grenobloise, ils sont fortement convoités, tant par les locaux que les visiteurs, faisant l’objet d’une forte demande sociale, pour les loisirs quotidiens ou occasionnels ou pour la résidence, les menaçant à plus d’un titre. Mais ils sont également préservés, notamment par l’action du Parc naturel régional du Vercors, qui couvre la totalité du territoire. On y trouve encore beaucoup de paysages peu fréquentés, pittoresques, de villages isolés dans des clairières verdoyantes aux silhouettes remarquables se détachant des barrières rocheuses, des forêts exploitées avec soin depuis des siècles.
Les paysages procurent également, à la fois de l’apaisement, par leur côté bucolique, le caractère champêtre des prairies, la sensation d’air pur qui attire de nombreux visiteurs, et à la fois de la dureté, par les mouvements et les formes du relief très accidentées, la force des torrents, les dénivelés vertigineux et le climat parfois extrême.
Les paysages du Vercors fascinent, attirent ou repoussent mais ne peuvent laisser insensible celui qui les traverse. La difficulté à accéder aux hauteurs du massif, vallées berceau et hauts plateaux, par des routes aussi impressionnantes que sublimes, lui donne un caractère de monde perché, « d‘ailleurs » et dont l’Histoire, rythmée d’épisodes tumultueux, a participé à façonner des paysages riches en mémoire.
Les paysages vercusiens illustrent parfaitement le système de mutualisation qui les ont construits, associant l’élevage, la sylviculture et plus récemment les loisirs de montagnes, qui en font le facteur d’attractivité principal, avec l’hospitalité d’une campagne de montagne.

Natif de Claix mais ayant quitté le territoire pour mes études et le monde professionnel, j’ai repris la ferme familiale en 2015 avec ma compagne, et nous nous occupons aujourd’hui de 140 brebis mères et d’autant d’agneaux par année. Nous produisons de la viande en cohérence avec le label Bio et valorisant le circuit court. En parallèle de la vente de viande, nous vendons également de petits objets faits main avec la laine de nos brebis. Pour finir la présentation de nos différentes productions, on cultive quelques fruits comme les groseilles et framboises pour la mise en bocal de la confiture.
« Le fondement du métier d’agriculteur c’est de produire la nourriture de qualité et respectueuse de l’environnement. C’est tout ce qu’on recherche ! ».
Dans un rôle davantage pédagogique et de sensibilisation au monde de la ferme, nous accueillons des groupes scolaires de l’agglomération grenobloise à la ferme pour leur faire voir et un petit peu pratiquer nos activités quotidiennes. On a vraiment à cœur de leur montrer que le fondement du métier d’agriculteur c’est de produire la nourriture qu’ils consomment et qu’elle soit de qualité et respectueuse de l’environnement. C’est tout ce qu’on recherche !
Ces différentes activités se calment entre juillet et août à cause de la période d’alpage qui nous oblige à quitter la ferme pendant quelques jours.
Je distingue nos paysages quotidiens en 2 zones : la zone basse où se situe notre ferme et dans laquelle nous séjournons durant l’hiver et une grande partie de l’automne et du printemps et la zone haute au niveau de l’ENS du Peuil que nous occupons en partie estivale. Il y a une différence notoire en termes de paysage et d’ambiance entre les deux. Par exemple, la zone basse est assez pentue, elle a du caractère, cela rend le travail assez physique à n’importe quelle saison ! C’est un réel panachage paysager avec de vastes zones forestières fermant la vue et laissant apparaître au détour de clairières des silhouettes villageoises préservées, des espaces agricoles encore fermés puis de vastes zones agricoles ouvertes.
« La zone basse est assez pentue, elle a du caractère ! Cela rend le travail assez physique à n’importe quelle saison ! ».
Lorsque vient la période d’alpage, nous conduisons le troupeau en altitude sur l’ENS de la tourbière du Peuil, sur 250m de dénivelé pendant 7 kilomètres, c’est sportif surtout en été ! On y reste du mois de juin à la fin octobre, début novembre. La journée commence vers 7h lorsqu’on sort les brebis et durant tout le trajet, il faut s’obliger à suivre le chemin balisé, sécurisé préparé la veille pour éviter les zones de fauches interdites, les parcs, les espaces mis en culture… Durant ce périple, on traverse l’intégralité des paysages locaux tels que les bourgs de village sous les regards amusés des habitants, les chemins où résonnent les cloches des brebis, etc.
« C’est vraiment un patchwork paysager qui amène sans cesse un renouveau au fil des saisons ».
Quand on arrive dans l’ENS du Peuil au mois de juin, on se rend compte que le paysage n’a plus rien à voir avec celui d’en bas. On ne s’imagine pas que c’est juste à 7km de chez nous ! C’est un plateau, la vue porte davantage, donc on se rend compte qu’il y a encore des paysages herbacés à perte de vue alors que c’est presque la fin en plaine au début de l’été. Une mosaïque paysagère se forme également avec des zones de tourbières bordées de quelques espaces boisés. C’est vraiment un patchwork paysager qui amène sans cesse un renouveau au fil des saisons. Les arbres laissent leurs couleurs estivales pour revêtir leurs couverts vermeils lorsque l’automne arrive. Cela nous fait prendre davantage conscience des saisons.
A contrario, je n’ai pas vraiment de paysage qui me rebute car notre démarche agricole s’inscrit dans la valorisation de l’existant en la façonnant pour l’adapter un peu plus à nos besoins mais sans l’altérer. Chaque paysage possède une fonction particulière et utile à quelque chose à quelqu’un.
« La période de pousse de l’herbe, la mise en place des feuilles varie énormément d’une année sur l’autre ».
Faire pâturer les brebis modifie fortement le paysage. Par exemple, en les amenant sur des versants enfrichés depuis des années, complètement hermétiques à tout type d’entrée, cela a permis une ouverture progressive de ces terres tout en amenant aux bêtes des ressources alimentaires très diversifiées. Le paysage change en fonction de l’impact des variations climatiques. La période de pousse de l’herbe, la mise en place des feuilles varie énormément d’une année sur l’autre. La ressource en eau devient également problématique. Notre source qui alimente la ferme baisse de plus en plus tôt dans l’année et ne se recharge plus aussi vite en fin d’été. Par conséquent, l’accès aux ressources devient très aléatoire ».
La lecture des paysages est issue de la conjugaison des thématiques observées dans les chapitres précédents. Mais les paysages sont aussi constitués par le regard que l’on porte sur eux et des images que l’on s’en fait, nourris par un imaginaire social et culturel. On ne pourrait donc pas comprendre leur construction sans tenir compte des fondements culturels qui ont forgé leurs représentations sociales.
Voici quelques faits historiques et culturels locaux qui ont marqué les esprits, ont participé à la représentation sociale des paysages et influencent notre manière de les percevoir.